Un coupable idéal : le point de vue des “sans” à propos des émeutes de décembre

Comment passe-t-on des voitures brûlées à la polygamie ? Comment passe-t-on d’un problème de sécurité publique à des déclarations xénophobes ?

 Pour Gérard Larcher, ministre délégué à l’insertion professionnelle, la polygamie est « l’une des causes » de la crise des banlieues ; selon Bernard Accoyer, président du groupe UMP à l’assemblée nationale : « on ne peut pas vivre à plusieurs dizaines dans un appartement » ; il faut donc renvoyer ces polygames à leurs foyers, ce que demande Nicolas Sarkozy, en exigeant de revoir « les conditions de mise en oeuvre du regroupement familial ».
Comment des propos assumés et répétés par des représentants de l’État ont-ils pu être tenus publiquement sans soulever une vague d’indignation et de protestations ? Les événements de ces dernières semaines sont révélateurs d’une stratégie précise, visible depuis plusieurs mois. Par ailleurs, ils appellent les forces alternatives à s’interroger sur leurs absences et leurs carences. La stratégie politique dont Mrs Accoyer, Larcher et Sarkozy sont actuellement les plus vigoureux fantassins pourrait tenir en une formule : la ségrégation au nom de l’intégration. Face à des problèmes complexes dont les solutions demandent du temps, de l’argent, de la volonté et de l’imagination (éducation, logement, emploi, santé) – solutions qui sont avancées depuis longtemps par des associations et des mouvements sans jamais être prises en compte – des responsables politiques appuyés par des intellectuels médiatiques n’ont qu’une idée en tête : déplacer le débat sur un plan moral et désigner un coupable idéal. Cela permet de restructurer un discours idéologique générateur de voix, notamment d’extrême-droite, aux prochaines élections et de rallier contre ce coupable clairement identifiable une partie des protestataires.
Cette stratégie a déjà prouvé son efficacité face au mouvement antiraciste des années 1970-1980. Il a suffi de déplacer la question des discriminations concrètes sur le plan d’un nouvel anti-sémitisme importé du conflit israélo-palestinien pour désigner un coupable idéal, le jeune musulman de banlieue, et retourner ainsi contre lui une partie des juifs qui étaient auparavant à ses côtés dans la lutte aintiraciste. Le coupable idéal, cette fois-ci, est d’origine africaine. Pour se donner les moyens de le stigmatiser sans risque, il faut auparavant lui ôter toute possibilité de réplique.
Une chronologie qui établirait les étapes récentes de cette stratégie anti-Noirs pourrait remonter au 3 février 2005. Ce jour-là a été adoptée une proposition de loi (déposée notamment par un député devenu ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy) portant sur la période de la France coloniale qui mentionne dans son article 4 : « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer ». Dès le mois de juin, des rafles ont eu lieu à Paris. Depuis quelques semaines, elles visent exclusivement les populations d’origine noire africaine (notamment dans le quartier Château d’eau). Étape suivante : les incendies des immeubles parisens, d’avril à août 2005. Les familles des victimes (52 morts au total) sont rapidement passées au rang de coupables. Coupables d’être Noires. Deux jours après l’incendie de l’immeuble du boulevard Vincent Auriol, le 25 août, Nicolas Sarkozy déclare : « La difficulté, c’est que tout un tas de gens, qui n’ont pas de papiers pour certains, s’amassent à Paris, et qu’il n’y a pas de conditions pour les loger ».
Le problème n’est plus celui de l’habitat insalubre, de la crise du logement ou de la spéculation immobilière mais de l’immigration, notamment celle de Côte d’Ivoire, où la France n’est plus en odeur de sainteté. Dans la foulée, Sarkozy annonce l’expulsion d’une centaine d’immeubles. Jusque-là peu présent dans le débat politique, le ministre de l’Outre-mer, François Baroin, a apporté sa pierre à l’édifice. Après un voyage officiel à Mayotte, il déclara dans le Figaro du 17 septembre 2005 qu’il fallait remetttre en cause « le tabou » du droit du sol, en expliquant notamment que des femmes venaient accoucher dans ce territoire français uniquement pour que leur bébé obtienne la nationalité (ce qui est une contre-vérité : un enfant de parents étrangers né sur le sol français n’obtient la nationalité qu’à partir de 13 ans et qu’à certaines conditions, notamment la durée du séjour sur le territoire). Fin septembre, avec les événements de Ceuta et Mellila, s’est renforcée une alliance entre pays maghrébins et européens pour contenir l’immigration d’Afrique Noire. Toujours la même tendance de ségrégation et de division. Enfin, il y eut ces incendies de voitures en banlieue, venus confirmer que les discours sécuritaires de la campagne présidentielle de 2002 avaient pour seul objectif d’engranger les voix d’extrême-droite.
C’est sous le ministère de Nicolas Sarkozy que la France a connu sa plus grande flambée de violence depuis plus de vingt ans. Il fallut donc trouver une excuse. La plus efficace, la plus éprouvée, c’est l’étranger. Le Noir, en l’occurrence. Pour nourrir ce rejet, un vieux fond de racisme teinté de nostalgie colonialiste fera l’affaire. Face à une telle succession de provocations, quelle résistance s’est manifestée ? Laissons de côté les partis politiques, beaucoup plus préoccupés par leurs machineries internes que par la nécessité de construire une alternative durable et crédible. Si les partis sont pour le moins décalés, les autres rouages de l’alternative semblent eux aussi défaillants. Non pas dans l’efficacité de leurs actions propres mais dans l’absence de synergie. Sur le terrain, des mobilisations d’enseignants et de lycéens ont permis d’empêcher l’expulsion de lycéens sans-papiers ; après avoir fait partir les habitants de 10 immeubles sur les 100 annoncés, Nicolas Sarkozy a été contraint de renoncer aux expulsions d’immeubles insalubres devant la mobilisation des riverains et du mouvement social ; des habitants se sont organisés avec succès dans de nombreux quartiers pour entamer un vrai dialogue avec les jeunes, qui s’est avéré plus efficace que la présence policière et contribua à créer du lien social dans un climat apaisé.
Mais quelles paroles fortes a-t-on alors entendu pour condamner et comprendre ? Trop souvent, intellectuels et mouvements alternatifs réagissent à contretemps, sans concertation. Or, si l’on veut construire une alternative durable et solide à l’ultra-libéralisme accompagné du social-libéralisme, il faut absolument faire converger les voix de la complexité et les actions concrètes. C’est dans cette perspective que nous interviendrons régulièrement dans le débat public. Pour sortir de cette division artificielle où ceux qui pensent ne font que penser et ceux qui agissent ne font qu’agir.

Miguel Benasayag, Michele Doria, Jean-Baptiste Eyreaud, Vincent GoeneutteLefèvre, Gustave Massiah, Annie Pourre, Laurent Rémy, Guillaume RozoySénéchal, Tatiana Vandenbogarde : militants d’associations de lutte des « sans ».

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