Nouvelles pratiques sociales, nouvelle solidarité

De l’urgence de résister
Depuis quelques années, la société et la culture traversent une crise profonde. L’élément nouveau qui a surgi récemment, c’est l’appréhension et la cristallisation dans le sens commun de l’ampleur et de la profondeur de cette crise. Aujourd’hui, en effet, personne ne croit plus qu’une élite ou qu’un homme providentiel soit en mesure d’affronter victorieusement les graves problèmes sociaux (chômage, pauvreté, désastres écologiques et sanitaires, etc.). Autrement dit, tout le monde sait que personne ne sait.

C’est là le dispositif « sujet-objet » propre à la modernité qui est en train de voler en éclat. La célèbre phrase de Louis Pasteur : « Je ne te demande pas à quel peuple ou à quelle religion tu appartiens ; tu souffres, tu m’appartiens ; je te soulagerai » en est une illustration parfaite : au nom d’un supposé savoir sur l’avenir, une élite justifie et légitime le pouvoir qu’elle exerce sur le peuple. Ce dernier, encore ignorant, doit obéir et se soumettre, aujourd’hui, en échange d’une promesse de bonheur…pour demain. Cette dynamique de délégation de pouvoir est aujourd’hui brisée. Notre société est désormais en proie au doute et à l’incertitude.

La subjectivité dominante est ainsi celle d’une époque triste marquée par ces deux tendances opposées : d’une part, la conscience accrue de la « misère du monde » et des dangers qui guettent, d’autre part, le constat de l’impuissance générale face à ces dangers. Et pourtant, cette subjectivité est bien loin d’épuiser le réel. Car, de même que pour Astérix la Gaule n’était pas tout entière occupée…, au sein même du tissu social se développent une myriade de pratiques et d’expériences alternatives qui, avec beaucoup d’inventivité, affrontent et dépassent des problèmes qui pour les politiciens et autres technocrates étaient jusque-là des apories.

Une démarche « alternative »

Nous pouvons en effet constater que, en dehors des cadres réglementaires ou institués, comme au sein de ceux-ci, des acteurs sociaux proposent de « faire autre chose », décident de « faire autrement ». Ils établissent avec les gens de nouveaux types de rapports dans lesquels il n’y a plus d’un côté les aidants et de l’autre les aidés, mais où tous, quelle que soit la place ou le rôle de chacun, travaillent ensemble au sein d’une situation concrète, à la construction de nouvelles pratiques, de nouvelles solidarités, ne s’inscrivant plus dans la logique demande-réponse, problème-solution.

Ainsi, dans les banlieues qualifiées de « difficiles », mais aussi dans des petits villages plus ou moins désertés, des réseaux d’entraide, des maisons de chômeurs, des communautés d’échange de services et de biens se développent sans cesse. Les acteurs sociaux et ceux que l’on nomme « usagers » trouvent chaque jour des méthodes, tantôt pour pallier et souvent pour dépasser les effets concrets de la crise dans leur vie, allant jusqu’à remanier, transformer la relation d’aide en un rapport différent.

Ces pratiques sont pour nous l’expression d’une nouvelle subjectivité, qui invente et crée la vie sous des dimensions nouvelles, ici et maintenant , en rupture radicale avec l’idéologie dominante ainsi qu’avec l’attente, caractéristique des organisations révolutionnaires classiques, du « Grand Soir ». C’est là ce que nous nommons une « nouvelle radicalité ». Par là nous entendons des pratiques qui n’ont plus pour ambition d’opposer globalement un « autre monde » au « monde » existant et qui ne s’inscrivent donc plus dans des projets globalisants qui impliquent toujours un ajournement du nouveau et du changement.

Ici, nous avons affaire à des personnes qui refusent le piège de l’attente, du pire comme du meilleur, puisqu’aussi bien l’attente est à considérer comme un état définitif, indépassable. De plus, ces pratiques s’inscrivent dans une logique de « non-transitivité », c’est-à-dire qu’elles ne sont pas considérées comme un passage, comme un simple tremplin vers une autre situation visée, mais qu’elles valent en elles-mêmes et pour elles-mêmes ici et maintenant comme créatrices de nouveaux rapports, de nouveaux liens.

Une vision en terme d’"universel concret"

Il ne s’agit plus dans ces expériences-là d’aborder la vie concrète à travers des catégories abstraites, car appréhender les problèmes de Jean-Pierre, Mamadou ou Fatima à travers des abstractions comme le « chômage », les « flux migratoires » ou bien le « problème de l’intégration dans les quartiers », c’est se condamner à l’inertie : dans cette optique, chaque singularité est abordée comme si elle n’était compréhensible qu’au sein d’une globalité, chaque singularité se voit étouffée et niée au nom d’une totalité abstraite dont elle découlerait et qui l’expliquerait entièrement. Or, cette totalité abstraite n’est qu’une construction idéologique dont la prise en compte ne peut mener qu’à l’impuissance : n’ayant aucune existence réelle, je n’ai donc aucun moyen d’agir sur elle.

Les pratiques alternatives dont nous parlons ici ont ceci de spécifique que justement elles rompent avec cette logique de la globalité : elles s’inscrivent dans une conception et une analyse en terme de « totalité concrète », qui implique la prise en compte de chaque situation concrète comme étant porteuse d’un « universel concret ». Ni réformisme, ni maximalisme, cette approche se propose donc de congédier la vision de la globalité, de la complétude, pour pouvoir vraiment penser le réel existant. Ce que nous pourrions illustrer par cet extrait de En attendant Godot de S. Beckett lorsque Vladimir dit à Estragon : « L’appel que nous venons d’entendre, c’est plutôt à l’humanité tout entière qu’il s’adresse. Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. » Ainsi, l’humanité n’existe qu’incarnée par des êtres humains concrets habitant à un moment donné une situation concrète. De même le monde tel que nous le présentent les médias n’est qu’une abstraction : ce qui existe ce sont les multiples situations qui le composent, et cela non pas comme une somme de parties qui constitueraient un tout, mais dans le sens où chaque partie, chaque situation concrète possède un noyau d’universel.

Pour un « impératif de la solidarité »

Ainsi, toutes ces expériences nouvelles sont pour nous porteuses de savoirs et de savoir-faire différents dont nous voulons favoriser l’émergence : nous les appelons des « savoirs assujettis », car ils ne font pas partie des savoirs nobles reconnus par la science universitaire. Tous ces savoirs non répertoriés, non reconnus comme tels, y compris parfois par ceux-là même qui en sont porteurs, témoignent d’une pratique du politique nouvelle et radicale, non piégée dans l’impuissance de la globalité.

Il ne s’agit pas pour nous de chercher des « perles rares », bien au contraire. Nous sommes convaincus en effet que la construction d’un nouveau lien social et le développement de nouvelles solidarités se produisent à l’insu et à l’écart de toute instance spectaculaire. C’est pourquoi cette « nouvelle radicalité » recouvre des initiatives petites ou grandes, mais surtout des créations de dimensions de vie non aliénées aux impératifs économiques d’intérêt et de pouvoir.

Ce texte émane d’un groupe de travailleurs sociaux, intellectuels, chercheurs et militants associatifs qui, autour du collectif « Malgré Tout » se propose et vous propose de réfléchir à ces expériences alternatives, de les penser et de les soutenir. Dans cette société dominée par l’impératif économique, nous faisons le pari, déjà tenu par des gens de plus en plus nombreux, que l’impératif de la solidarité et du partage est non seulement viable, mais que c’est même le seul acceptable aujourd’hui.

Notre volonté est ainsi de permettre à ces nouvelles pratiques sociales, par la diffusion et l’échange de textes et documents ainsi que par la rencontre et la discussion, d’exister et de se développer en s’appuyant sur d’autres expériences semblables. Ces nouvelles expériences ne sont en effet très souvent vécues et perçues que comme un pis-aller ou un « en attendant mieux ». Il nous importe de contribuer à montrer qu’elles ne relèvent pas d’une « économie de transition », mais qu’il s’agit de véritables expériences nouvelles d’organisation sociale, qui sont d’ailleurs en consonance avec d’autres expériences internationales (le Chiapas, les Sans-terre du Brésil et du Paraguay, etc.).

On veut nous faire croire que la pensée est unique et que le monde est unique. Nous voulons montrer qu’il n’en est rien. Nous voulons nous montrer, nous compter, non dans un souci de représentation ou de représentativité, mais pour potentialiser nos efforts. Tout paraît indiquer dans le monde des médias et de la représentation que nous vivons une époque triste. Or, la tristesse est produite par les rêves médiocres du pouvoir et du spectacle. Les différentes alternatives qui se développent un peu partout construisent au contraire une myriade de situations qui s’inspirent et développent des « passions joyeuses ».

Nous souhaitons ainsi participer, par une réflexion théorique et par nos pratiques, à la construction d’un réseau qui soit en mesure de jouer un rôle de contre-pouvoir dans cette société ordonnée par l’impératif néolibéral, et qui permette l’échange, la diffusion, la sédimentation de tous les savoirs et savoir-faire produits par ces expériences nouvelles de solidarité, qui, faute de moyens et en butte à l’isolement, connaissent trop souvent un rapide essoufflement.

Dans ce but, nous vous invitons tous et toutes à nous contacter, à échanger vos réflexions et partager vos expériences de résistance, dans le sens où, comme l’a dit Gilles Deleuze, résister c’est créer.