École innovante 

Nous sommes professeurs de lettres et de philosophie dans un établissement public de France et nous voulons dire notre tristesse. Notre colère. Nous avons appris, il y a peu, que notre établissement déposait un projet d’ « école innovante » auprès du Rectorat, projet mené en partenariat avec… Microsoft ! Les établissements publics français ont une mission publique d’éducation. Ils doivent, cela va sans dire, évoluer avec leur société : si l’on tient absolument au novlangue actuellement en vigueur à l’Éducation nationale, disons qu’ils doivent « innover » ; mais quel besoin de le faire sous le coaching de Microsoft ?

Que vient donc faire une multinationale dans nos innovations pédagogiques ? Et comment comprendre que ce soit le responsable des TICE au Rectorat, autrement dit l’Éducation nationale elle-même, qui encadre ce « partenariat » ? Nous, enseignantes du Service public français, sommes choquées d’avoir à innover par la « méthode des 6 i » mise au point – et brevetée ! – par le groupe Microsoft pour pouvoir formater de façon homogène l’innovation pédagogique de pays différents et faire émerger l’école du 21ème siècle, comme on peut le lire sur le site de Microsoft à propos du projet d’ innovating school.

Que l’on nous comprenne bien : ce n’est pas « l’innovation » qui nous scandalise dans ce projet. Nous sommes bien placées pour savoir que l’on n’enseigne pas aujourd’hui comme hier ; les élèves d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes et pour pouvoir continuer à transmettre, nous devons adapter nos pédagogies à ces changements. Ce n’est pas non plus l’innovation autour des TICE, ces fameuses, « technologies de l’information et de la communication à l’école », qui nous indigne. Au contraire. Les élèves utilisent en permanence ces technologies, nous le savons bien, et il nous incombe de prendre en compte cette réalité dans nos propres innovations pédagogiques ; nous savons aussi qu’ils vivent sous leur emprise et que nous devons les aider à rationaliser leur rapport au foisonnement multimédiatique ; nous savons, enfin, que les TIC recèlent des possibilités pédagogiques nouvelles extrêmement intéressantes et diverses.

Notre colère ne vient pas non plus du fait que l’Éducation nationale a, depuis un certain temps déjà, signé des contrats avec Microsoft (alors qu’elle rechigne à le faire notamment avec des maisons d’édition) : d’aucuns pensent au Ministère, en effet, que la technologie est neutre. On peut ne pas être d’accord avec ce point de vue mais les contrats en question permettent d’acquérir du matériel informatique à moitié prix et, comme professeurs, nous ne sommes pas les derniers à nous en servir. Nous préférerions sans doute qu’Éducation nationale rime avec logiciels libres, mais c’est déjà partiellement le cas, en Administration centrale, par exemple, alors de quoi nous plaindre ? De plus, le gentil monsieur venu nous délivrer la bonne parole de Microsoft et qui, soit dit en passant, a pris soin de nous expliquer qu’auparavant, il avait été prof de philo nous l’a bien précisé : Microsoft ne fournit pas le matériel, le projet se ferait avec l’argent du Ministère. Nous ne serions donc pas du tout obligés d’innover au moyen de logiciels Microsoft : si nous souhaitions utiliser des logiciels libres, libre à nous de le faire !

Nous ne sommes même pas indignées que Microsoft y trouve un intérêt publicitaire : nous pouvions l’imaginer, ce n’est pas une institution de bienfaisance… Et puis, l’ex prof de philo nous l’a bien précisé : le projet ne dure que deux ans et à tout moment, si nous le souhaitons, nous pouvons tout arrêter. Il est vrai, monsieur Microsoft a raison, que nous aussi avons notre petit intérêt à cet accommodement : le nom de Microsoft va nous faire un peu de publicité auprès de Monsieur le Maire, et peut-être se décidera-t-il enfin à installer l’ADSL dans le petit village de Neufmoutiers-en-Brie ! Car, enfin, il est pour le moins étonnant qu’au 21ème siècle, un établissement public français ne soit pas correctement connecté à Internet, à tel point qu’il perd parfois toute connexion avec le Rectorat ! Et là bien sûr, on ne peut qu’être d’accord…

Ce n’est pas non plus le fait d’entamer un partenariat avec un organisme privé qui nous révolte. Lorsque nous avions, il y a plus d’un an de cela, monté un atelier artistique dans notre établissement, nous escomptions bien, en effet, travailler avec une compagnie de danse. Loin de nous, donc, l’idée de décrier le principe même d’un partenariat avec le privé. Enfin, ce n’est pas non plus individuellement que nous réagissons aujourd’hui. Parce que nous ne serons forcés à rien : si les innovations pédagogiques adoptées par l’équipe dans le projet ne nous intéressent pas, nous ne serons pas obligés d’y participer. Notons, d’ailleurs, qu’à l’« école innovante » de Châteaudun – seule innovating school à ce jour en France – une partie de l’équipe s’est volontairement tenue à l’écart du projet. Dès lors, si la prof de philo, par exemple, a envie de snober tout le monde en ne mettant pas ses cours en ligne, elle peut le faire… Non, ce n’est rien de tout cela qui a provoqué notre colère et notre tristesse. Ce qui nous choque, c’est que le Service public lui-même se soit déchargé sur une entreprise privée de l’une de ses missions fondamentales, celle consistant à encourager et à encadrer le changement, l’invention, « l’innovation » pédagogique, si l’on veut. Ce n’est pas, en effet, notre hiérarchie qui a eu l’idée d’aller voir Microsoft pour lui demander de devenir une « école innovante ». À l’origine, ce qu’elle voulait, ce que nous voulions, c’était simplement une meilleure connexion afin que l’établissement puisse ne serait-ce qu’être connecté normalement au Rectorat ! Et, si possible, travailler à des fins pédagogiques avec Internet. Or que s’est-il passé ? Le Monsieur TICE du Rectorat a dit : Montez d’abord un projet d’ « école innovante » avec Microsoft, puis revenez nous voir avec le projet et là, peut-être aurez-vous plus de chances que l’on vous aide !

Voilà donc ce qui nous rend tristes et nous indigne : que le Service public se dédouane de son incapacité actuelle à assumer ses missions en proposant un partenariat avec une entreprise privée, indigne remède à un problème technique misérable de défaut de connexion. Parce que, de fait, l’école en a, des profs « innovants », si l’on tient absolument à les appeler ainsi. Non, ce n’est vraiment pas le désir d’inventer et de créer qui manque, à l’Éducation nationale. Cela étant, un prof qui s’entend dire qu’il devra accepter comme une condition nécessaire pour accéder aux moyens de mettre en œuvre ses projets de travailler avec telle entreprise privée, sous Sa direction et dans Son formatage, dans l’idéologie de ce que doit être l’école du 21ème siècle (sic) selon ladite entreprise, ce prof, dès lors, ne sent plus tellement en lui le désir d’ « innover » parce qu’il pressent qu’ « innover » dans ces conditions impliquera qu’il abdique une part de sa liberté pédagogique au nom du modèle idéologique en question.

Angélique DEL REY et Véronique PIRON 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s