Les nouvelles luttes politiques en Amérique latine

Les Zapatistes mexicains, le mouvement de paysans sans terre du Brésil (MST), La Fédération Nationale Paysanne du Paraguay (Federación Nacional Campesina), le Rassemblement bolivien pour la Souveraineté des Villages (Asamblea para la Soberanía de los Pueblos : ASP)… Un nouveau mouvement révolutionnaire, hétérogène, démocratique et autogestionnaire parcourt l’Amérique Latine. Là-bas, les protestations sociales se mêlent aux revendications ethniques et féministes. Elles n’obéissent plus à une avant-garde bureaucratique chargée d’évaluer si les « conditions objectives » sont réunies pour réaliser une grève ou une occupation de terres, pour déterminer avec quel parti de la bourgeoisie nationale il faudrait faire alliance ou pour quel nouveau maître libérateur il serait bon de voter aux prochaines élections.

Tous ces mouvements ont un certain nombre de dénominateurs communs. D’abord, l’option pour l’action directe, surtout en ce qui concerne l’occupation des terres. En deuxième lieu, le type d’organisation : les dirigeants obéissent aux bases, aux assemblées régionales ou fédérations locales, et non l’inverse. Ensuite, ils n’opposent pas aux politiques globales du néolibéralisme un projet global « de gauche » à long terme, mais des actions locales, concrètes, restreintes. De plus, et qui découle directement de ce que l’on vient de dire, ils ne se proposent plus de « changer le monde » de but en blanc, mais de changer, ici et maintenant, leurs vies, de réaliser dans l’effort quotidien pour survivre, l’utopie de la communauté solidaire et de la société sans classes, et ceci, sans attendre que les stratégies des « grands timoniers » les mènent dans une marche triomphale au « grand soir ». Et bien qu’ils discutent avec la gauche parlementaire – comme c’est le cas au Brésil ou au Mexique, par exemple – ils ont de bonnes raisons de se méfier de son opportunisme. Enfin, à la différence de ce qui s’est passé avec le « foquisme » des années 60-70, le choix de s’armer ou non ne s’identifie plus à une question stratégique mais simplement tactique : s’il est nécessaire de s’armer pour se défendre contre les milices gouvernementales ou les bandes des grands propriétaires terriens, cela sera fait ; s’il est possible d’occuper une terre sans avoir recours à la violence, cela sera fait aussi.

Le cas du MST brésilien est exemplaire. Autour de ce mouvement, plus de 145.000 familles se sont organisées en coopératives agricoles productives qui, dans certains cas, parviennent à exporter leurs récoltes. Par ailleurs, le MST est en train de mener à bien une réforme agraire de fait que le gouvernement brésilien pourra difficilement renverser : déjà plus de 100 occupations de terres ont été réalisées, où campent actuellement quelques 30.000 familles. Ils profitent en fait d’une « faille » dans la législation de ce pays : d’après la Constitution brésilienne, en effet, la terre en friche peut être expropriée à des fins d’utilisation sociale. Les liens économiques et politiques des grands propriétaires terriens avec le gouvernement de Cardoso obligent alors ce dernier à opter pour la répression illégale : en avril 1996 l’armée a réprimé une marche pacifique du mouvement au prix de 19 paysans morts et 4 disparus. Pourtant, loin d’effrayer les paysans, ce massacre donna lieu à une campagne nationale de protestation, à l’organisation d’une commission d’enquête sur les crimes politiques et à l’accélération du processus d’occupation des terres.

Au Paraguay, la Fédération Nationale des Paysans (Federación Nacional de Campesinos) a commencé une lutte semblable à celle du MST brésilien. Néanmoins, la forte alliance entre le gouvernement, les militaires et les propriétaires terriens, survivance de la structure de pouvoir constituée à l’époque de Stroessner, est encore plus impitoyable. L’an passé a eu lieu un événement qui rend assez bien compte de la situation de ce pays : un groupe de paysans avait occupé des terres dans le département du nord de Caguaza sans savoir qu’un général de l’armée se les était appropriées de manière illégale. Celui-ci envoya d’abord ses tueurs et une armée de pelleteuses que la communauté paysanne réussit à repousser. Les fermiers de la région les aidèrent même en leur fournissant des aliments et des graines. Cependant, peu de temps après arrivèrent 200 soldats gouvernementaux, équipés de chars de combat, qui détruisirent les maisons et les récoltes, tuèrent le bétail et frappèrent les hommes, les femmes et les enfants afin qu’ils quittent le lieu. Malgré cela, ce furent principalement ces paysans qui se dirigèrent vers Asunción pour défendre le gouvernement « démocratique » du président Wasmosy lorsque l’année passée les militaires firent une tentative de coup d’État…

À l’heure où en Amérique Latine beaucoup des anciens « grands timoniers » ont renoncé à la lutte ou même en sont venu à faire partie des cabinets des gouvernements chargés d’appliquer les préceptes néolibéraux dictés par les États-Unis, les paysans sans terre, les exclus du nouveau capitalisme, l’action de ce gigantesque prolétariat d’aujourd’hui qui peuple ce continent, démontre, dans les faits, qu’un nouveau type de révolution est en train de devenir possible.