Ségolène et la tradition

Depuis quelque temps, plusieurs amis de gauche m’expriment leur surprise devant le discours de la candidate et les faveurs qu’il emporte auprès des socialistes, des sondages et des journalistes.

Ces amis-là – de gauche, bien sûr – s’étonnent d’entendre madame Royal mettre en avant l’ordre, le travail, la famille, le patriotisme, l’amour de l’uniforme et de l’armée, Ils considèrent qu’il existe là une rupture avec les valeurs de gauche. Ces amis méconnaissent la véritable tradition de Ségolène Royal. Pour mieux comprendre sa vision de la société, il faut en revenir aux origines, et plus précisément à la deuxième internationale, qui exista jusqu’à la première guerre mondiale. Dans cet ensemble cohabitaient joyeusement et fraternellement les tendances bolchévique matérialiste, pacifiste humaniste et nationaliste fascisante.

La première position, bolchévique, reposait sur l’internationalisme prolétairien. « Cette guerre n’est pas la nôtre, proclamaient-ils. Il faut éviter que les prolétaires s’entretuent pour des intérêts qui ne sont pas ceux de notre classe. » Ces gens-là, d’une façon héroïque et courageuse, ont été à l’origine des premières expériences de confraternisation entre tranchées allemandes et françaises. La deuxième tendance, plus idéaliste et abstraite, proposait le pacifisme, contre l’évidence même d’une guerre imminente. Les socialistes, selon eux, devaient être pour la paix à tout prix. La guerre, c’était le mal. Ce courant se distingue du précédent en faisant de la recherche de la paix, sa motivation principale.

Pour le troisième groupe, les socialistes étaient des prolétaires internationalistes mais surtout des citoyens d’un pays. Ils devaient donc être des patriotes disciplinés, aimer leur armée, leur pays, leur famille, leur travail et défendre, par là-même, leur travail, leur armée, leur famille, leur pays. Nous reconnaissons-là les origines socialistes de Ségolène Royal.

Les faiblesses structurelles, qui ont rendu plus que perméables les passages de ces trois tendances les unes vers les autres, ont continué jusqu’à aujourd’hui. Cela se fait sans doute de façon un peu plus dissimulée, honteuse aujourd’hui que dans le passé : quand des sans-papiers se font expulser de Cachan, on distingue ceux qui travaillent, que l’on défend avec vigueur, des autres, que l’on pourra laisser se faire renvoyer chez eux sans protester ; s’il y a des problèmes dans certains quartiers, c’est en supprimant les allocations des familles démunies et en faisant entrer l’armée que Madame Royal veut les règler ; d’une façon plus générale, elle dresse le portrait d’une Nation en perte de repères (travail, famille, drapeau :  » Il faut que la France se redresse ! « ).

Ajoutez à cela le chômage de masse et vous aboutissez à une société, la nôtre, fortement marquée par la peur.

Or, tout se prête, à notre époque, à ce que cette position devienne majoritaire. D’abord, la patrie apparaît comme menacée par des hordes de migrants qui frappent à nos portes. Nous savons bien que  » la France n’a pas vocation à recevoir toute la misère du monde « . La crise des valeurs apparaît comme une autre problématique quotidienne : les familles se délitent, les jeunes ne respectent plus rien, les chômeurs sont des assistés, on a perdu le goût du beau, le niveau baisse… Ajoutez à cela le chômage de masse et vous aboutissez à une société, la nôtre, fortement marquée par la peur.

Personne ne devra donc s’étonner, une fois encore, qu’une tendance importante des socialistes revienne aux valeurs du socialisme nationaliste défendues par Mme Royal. Nous disons à nos amis de gauche qui s’étonnent de ses prises de position qu’il faut arrêter de voir la politique comme une affaire de goûts personnels mais comme un ensemble de véritables structures qui accouchent d’hommes et de femmes dont la tendance a besoin et pas le contraire. Ainsi, cette analyse n’a pas pour objet de jeter l’anathème mais de s’inscrire dans une compréhension de la complexité qui permette de débattre et de critiquer sans être assimilé pour autant au camp adverse.

Nous faisons donc un appel aux socialistes – ou tout du moins à ceux qui cultivent encore un certain espoir dans le PS – à ne surtout pas tomber dans l’erreur de choisir le candidat le mieux placé pour les élections mais celui ou celle capable de représenter les valeurs de justice sociale propres à l’autre aile du socialisme.

Miguel Benasayag

(Article paru dans Témoignage Chrétien le 07 septembre 2006).

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