Centres sociaux : quand le « pouvoir d’agir » suscite l’engagement

Samedi 9 septembre, à Jasseron, dans l’Ain, l’union régionale Rhône-Alpes des centres sociaux avait invité le Collectif Malgré Tout à intervenir sur le pouvoir d’agir, fil rouge de son université d’été. Le retour de nos deux intervenants, Luc Chatel et Philippe Merlant.

Depuis quatre ans, l’union régionale Rhône-Alpes des centres sociaux a fait du « pouvoir d’agir » un thème central de son travail. Cette initiative est née de la volonté de quelques acteurs de terrain, qui voyaient émerger de nouvelles pratiques et de nouvelles interrogations dans certains centres sociaux. Pratiques et interrogations qui faisaient écho à des réflexions apparues ces dernières années chez de nombreux autres acteurs sociaux et politiques : que signifie l’engagement dans une période de replis individuels ? à quoi rime l’action sociale : accompagnement charitable, innovation avant-gardiste, béquille politique ?

Les centres sociaux sont en prise directe avec les évolutions sociales récentes face auxquelles nos discours et nos pratiques ont du mal à trouver prise (émergence de l’islam, manipulation des peurs, rejet de la politique) et qui viennent se greffer sur des questions plus anciennes (pauvreté, illettrisme, violence). Ces greffes-là appellent une remise en cause des méthodes, des grilles de lecture, du dialogue même à nouer avec les habitants des quartiers où sont implantés les centres sociaux. Certains, évidemment, campent sur des positions traditionnelles : « Le centre social est là pour offrir un service aux habitants dans le cadre d’un contrat passé avec les pouvoirs publics. Ceux qui le veulent le prennent, ceux qui refusent restent chez eux. Mais qu’ils ne viennent pas se plaindre. D’ailleurs, tant que le conseil général nous donne une subvention, pourquoi se poser des questions ? » Vision quelque peu réductrice mais assez proche de certaines réalités et de certains discours entendus.

D’autres, en revanche, innovent, créent et font émerger des pratiques nouvelles. Un exemple précis m’en a été donné avec l’illettrisme. Luc a participé, samedi matin, à l’un des huit ateliers proposés aux participants. Il portait sur la lutte contre l’illettrisme. Il s’agissait, à partir d’une initiative concrète présentée par un intervenant extérieur, de partager d’autres expériences, issues de la pratique des centres sociaux, et de s’interroger sur le thème général du « pouvoir d’agir ». Parmi les différents témoignages, l’un fut particulièrement édifiant : la directrice d’un centre social implanté dans une commune moyenne expliqua que la lutte contre l’illettrisme était l’objet d’un des ateliers de son centre, mais qu’elle rencontrait un problème : la dizaine de femmes qui y participaient n’avaient fait aucun progrès, en lecture comme en écriture. Et cela durait depuis dix ans !

Un autre témoignage permit d’exposer un type d’action radicalement opposé. La directrice d’une association basée à Bourg-en-Bresse, « Atelec – Lettres pour l’être », décrivit avec précision son fonctionnement. Elle travaille essentiellement avec les centres sociaux auxquels elle n’offre pas ses services, précise-t-elle, mais leur propose de travailler ensemble, en étant d’accord sur les méthodes et les objectifs. La méthode repose notamment sur l’absence de notes ou d’appréciations. Les personnes concernées font des tests de lecture et d’écriture et décident avec l’association des projets de travail en commun. Ceux-ci ne concernent évidemment pas que la maîtrise technique de la lecture ou de l’écriture. En discutant avec elles de leur contexte social émergent d’autres problèmes que l’illettrisme ne fait qu’amplifier, ou dissimule.

Elle cita par exemple le cas de cet employé qui bénéficia d’une formation grâce à un financement de son employeur. Les cours lui ont permis non seulement de progresser en lecture et en écriture mais aussi d’avoir confiance en lui. Revenu dans l’entreprise, il déclara à son patron (pourtant tellement attentionné…) qu’il n’avait plus l’intention d’aller tondre sa pelouse gratuitement tous les samedis matins. Peu importe que sa maîtrise de la lecture et de l’écriture n’ait pas rempli les objectifs souhaités, d’autres, plus importants, avaient été atteints ! On avait là une parfaite illustration de ce que nous appelons l’« efficacité paradoxale » : loin du schéma utilitariste – qui voudrait que l’on se fixe des objectifs à atteindre et que l’efficacité se mesure aux progrès accomplis linéairement -, c’est souvent « à côté », « à la marge », que les vrais changements se font.

Philippe, lui, a participé à l’atelier sur la pauvreté et la mobilisation des habitants dans les quartiers populaires. Jean-Luc Graven y a exposé l’expérience de « Cause commune », montée depuis cinq ans dans cinq quartiers de l’Isère avec le soutien du Secours catholique. Avec deux caractéristiques inhabituelles dans l’action sociale : « Nous n’avions aucun projet pré-établi, juste une méthodologie inspirée des Indiens et des Latino-américains » et « Au lieu d’ouvrir un lieu et de proposer aux gens de venir, nous sommes allés à leur rencontre dans la rue ». Pour les cinq animateurs, une telle incertitude a supposé de reconnaître leurs propres peurs pour mieux les dépasser. Et de travailler avec les habitants sur les processus : réfléchir ensemble sur pourquoi telle chose fonctionne et telle autre non, identifier le problème et l’approfondir plutôt que de chercher tout de suite une solution, savoir reconnaître quand ça ne marche pas… Une expérience qui montre clairement que c’est seulement en abandonnant la séparation habituelle des fins et des moyens que l’on peut, selon les termes de Jean-Luc Graven, « créer un espace ouvert pour que des choses émergent ». « Aller à contre-courant pour faire s’exprimer, petit à petit, cette conviction qu’ils ont que l’on peut faire bouger les choses si l’on se met ensemble. »

Bien sûr, tout n’est pas rose dans l’expérience. « Cause commune » se heurte à trois difficultés majeures. D’abord, la difficulté à identifier des adversaires : « Dans un quartier, c’était plus simple car nous avons été confrontés à un propriétaire privé qui exploitait les locataires, a reconnu Jean-Luc. Mais souvent, la situation sociale est plus complexe, plus imbriquée. » Ensuite, l’émergence d’habitants devenus tellement experts qu’ils s’assimilent presque à des professionnels et se coupent progressivement des autres : « C’est aussi un effet de la complexité croissante des problèmes sur un quartier. » Enfin, les réticences de certains professionnels ou associations : ceux-là leur ont demandé « de quel droit » ils intervenaient et ont fini, dans l’un des quartiers, par les faire partir. Reflet d’une société d’étiquetage où les simples militants apparaissent de plus en plus illégitimes s’ils n’ont pas un statut précis. Et où tous ceux qui ont du « pouvoir sur » remettent en cause la légitimité des autres à exercer leur « pouvoir de ».

Autant d’obstacles au pouvoir d’agir qui, dans cet atelier comme dans les sept autres, ont été travaillés en fin d’après-midi pour être représentés et mis en scène le samedi soir. Utilisation d’images, du théâtre-forum, d’affiches, de collages, de poèmes ou de contes : la créativité des huit ateliers était assez impressionnante à voir. En s’amusant beaucoup – donc sans se prendre au sérieux – ce travail, physique et visuel, émouvant et drôle, nous a frappés en ce qu’il montrait la capacité d’engagement et de création des acteurs des centres sociaux. On n’a pas eu besoin de « faire la fête » après – comme c’est la coutume dans ce genre de rassemblement – tant la fête était déjà là, dans ce qui s’était construit ensemble.

Dans les discussions que nous eûmes l’après-midi, au cours du débat avec les 120 personnes présentes, ou dans le cadre plus informel des repas, nous avons constaté le besoin, notamment chez les plus jeunes, de remettre en cause les fonctionnements dirigistes, hiérarchiques et « programmatiques » encore très présents dans l’action sociale. La place laissée à l’aléa dans la recherche de résultats, la nécessité d’agir « avec » et non pas « pour », de remplacer le discours par l’écoute, l’importance du plaisir et de la joie dans l’action – qui obligent à s’interroger sérieusement sur l’opportunité d’actions a priori efficaces mais qui engendrent tristesse et lassitude -, tous ces éléments de réflexion en prise avec des situations très concrètes reçurent un écho positif chez quelques-uns et ont paru répondre à des questions partagées par presque tous.

L’ensemble de cette journée nous a renforcés dans notre conviction que la première tâche politique, aujourd’hui, consiste à épaissir le tissu social, à renforcer les liens. Des structures intermédiaires telles que les centres sociaux ont un rôle irremplaçable à jouer de ce point de vue. Surtout si elles se vivent de manière non transitive (c’est-à-dire dans l’illusion qu’il y aurait une forme plus « noble », plus « politique », après elles). Et si elles se donnent pour mission de développer du contre-pouvoir.

Luc Chatel et Philippe Merlant

 

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