Résister dans une époque obscure

« Ensemble, tout devient possible ». En adoptant ce slogan pour sa campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy a fait – une fois n’est pas coutume – un emprunt à gauche. Il est vrai que l’on ne sait pas quoi mettre derrière ce « tout »… Et aussi que la tendance à gauche sera, comme d’habitude, d’y lire le pire. Certes, le pire est « possible », tant l’ex-ministre de l’Intérieur a prouvé par le passé que les dérapages en tout genre lui étaient familiers, tant son souci aussi de concentrer les pouvoirs – politiques, économiques, médiatiques – fait planer de menaces sur la démocratie. Force est cependant de constater que les militants de gauche qui crient au loup en assimilant la politique du président à un fascisme rampant n’en sont pas moins pris au dépourvu lorsqu’il s’agit de présenter une alternative concrète à la politique de la droite. Sans doute parce qu’ils sous-estiment la « rupture » qui a porté une telle configuration au pouvoir.

Ils ont sous-estimé cette capacité, qui est sans conteste celle de notre nouveau président, à tout ramasser, tout recycler, tout engranger pour asseoir le pouvoir, son pouvoir, et qu’il appelle « pragmatisme ». Ils ont sous-estimé ce devenir récupérable de toute contestation dans un modèle sans fracture idéologique, sans conflit, où il n’y a plus que des « problèmes empiriques » à traiter, à résoudre. C’est que la droite prétend aujourd’hui – et cette prétention n’est pas loin d’être entièrement acceptée – n’avoir plus rien d’une idéologie. La droite est devenue, pour tous, la seule bonne façon de gérer la réalité.

Il fut un temps, pas si lointain, où la droite française campait sur des valeurs, des principes, des lieux et des territoires. Avec la nouvelle droite, c’est la déterritorialisation totale de la droite : dans ce nouveau monde, il n’y a plus que des flux. Des flux qui recouvrent l’ensemble de l’existant de manière quasi parfaite, et qu’on ne peut pas contester comme on le faisait jadis, de telle ou telle position. Ce n’est plus de l’imposition d’une pensée unique qu’il s’agit, mais de celle d’une réalité unique. Le principe du pollueur/payeur en est une bonne illustration : à la place du lien, qui fait comprendre la responsabilité de chacun sur l’état de la planète, on propose un mécanisme bien huilé, un flux d’argent, où tout devient équivalent rapporté à cette aune.

Les principes sont des moyens de sédimentation qui s’opposent à la fluidité. La gauche a toujours su contester les principes de la droite au nom de principes supérieurs. Mais aujourd’hui, cette posture est vaine : car quels principes opposer à la généralisation des flux et à l’équivalence généralisée ? Quels principes opposer aussi à cette post-humanité qui est déjà en gestation ? Côté biologique bien sûr – hybridation homme/machine, manipulations génétiques et clonage -, mais aussi côté social – éducation par compétences, médecine du syndrôme/médicament, justice fondée sur l’expertise et la « prévention », etc – Or, la contestation contemporaine se fait souvent au nom de l’humain. On veut replacer la « personne humaine » au centre de la société : de l’économie, de la politique, de la médecine, de l’éducation, de l’urbanisme, etc. Mais c’est là une attitude qui, de plus en plus, devient métaphysique car de moins en moins adéquate à l’époque. D’où une certaine hypocrisie dans notre humanisme : dès lors qu’il s’agit de nous ou d’un être proche, ne faisons-nous pas appel à ces pratiques, qu’hier encore, l’on condamnait ?

L’époque décentre la considération, centrale jusqu’ici pour ladite condition humaine. Et face à cela, la gauche se retrouve impuissante : car ce n’est pas dans le champ politique que les changements les plus essentiels s’opèrent aujourd’hui, mais dans celui de la médecine, de la biologie, de la technologie. Du biopouvoir. Lorsque la gauche contestataire attaque les propos de Nicolas Sarkozy sur la pédophilie, elle le fait d’un point de vue réactionnaire. L’approche génétique du futur président est tout à fait grossière et fausse. Il n’en reste pas moins que la seule position progressiste en ce domaine serait de plaider en faveur de la surdétermination du pédophile, au lieu de renvoyer celui-ci à un hypothétique libre-arbitre…

De même qu’un être humain n’est pas la somme de ses organes, de même une société ne se réduit pas à la somme des individus qui la composent.

Cette fluidité totale, force de la droite aujourd’hui, est néanmoins illusion idéologique. Une société faite d’atomes et de flux n’est pas viable. Car c’est faire abstraction du lien comme facteur objectif et matériel. Le lien n’est pas un principe éthique ou métaphysique, un supplément d’âme. La pensée organique aide à comprendre cela : de même qu’un être humain n’est pas la somme de ses organes, de même une société ne se réduit pas à la somme des individus qui la composent. Seule la pensée épistémologique de la multiplicité en mouvement peut s’opposer à celle de la dispersion en mouvement. Et l’individu est la mauvaise focale pour penser cette époque confrontée à l’émergence du post-humain. La gauche est confrontée à une situation inédite car de nombreux fondements de son existence n’existent plus. Elle reste comme quelque chose de résiduel, mais qui a perdu son noyau central. A commencer par le mythe d’une fin de l’histoire, d’une émancipation finale qui éradiquerait définitivement la rareté et l’injustice.

Toute lutte était interprétée à l’aune de ce déploiement. Aujourd’hui, il n’en reste que le progrès technique – qui, lui, continue de plus belle. Mais nos contemporains ne bougent plus avec l’idée d’un progrès social linéaire et continu. Au contraire, ils savent, nos contemporains, qu’à des époques claires et lumineuses peuvent tout à fait succéder des époques obscures. Ils savent qu’une époque n’est pas nécessairement « supérieure » à celle qui précède. Or ceci n’est pas sans conséquences sur le projet qui était jusqu’ici celui de la gauche : car sans projet historique d’accomplissement de la vérité et de la justice, sans idée d’un dépassement final longuement mûri à travers la conscientisation des individus et des masses, la gauche peut-elle encore signifier quelque chose ? En perdant son fondement historique, n’a-t-elle pas perdu l’un des axes centraux de sa réflexion ?

Second fondement défaillant : l’idée même d’un « modèle » de société juste. La théorie de la fin de l’histoire était, en effet, confortée par l’idée d’un modèle parfait, d’une société de justice à venir, au nom de laquelle on contestait la réalité existante. Certes, on pouvait se disputer sur le modèle – et les sociaux-démocrates, les communistes, les anarchistes, les trotskistes ne se privaient pas de le faire – ainsi que sur les moyens d’y parvenir – réforme ou révolution, mais personne, au fond, ne contestait qu’il y avait un modèle idéal de société juste. Historiquement, la gauche est née avec l’idée qu’une « autre » réalité, un autre monde était possible. Or, le possible n’est pas toujours « compossible », c’est-à-dire conciliable avec le monde réellement existant. Sans cesse, les différents modèles de gauche se sont « cassé le nez » face à la complexité des phénomènes. Et aujourd’hui, le roi est nu : que ce soit du côté de la social-démocratie – qui n’a plus de nouvelles « conquêtes sociales » à gagner et se réfugie dans la défense des acquis – ou de la gauche radicale et néo-libérale – confrontée à l’impossibilité d’étendre le mode de vie des habitants du Nord à l’ensemble de la planète -, il n’y a plus de modèle alternatif qui soit crédible.

On investit le social d’un caractère sacré en en faisant une source d’interdits et de protection.

Troisième fondement en crise : la sacralisation du social. Sans histoire, ni modèle, la gauche est tentée par les simulacres. On se met à prendre des épiphénomènes pour la réalité. On investit le social d’un caractère sacré en en faisant une source d’interdits et de protection. On crée une hiérarchie des fonctions et rôles dans la société : le professionnel du graphisme, par exemple, figure bien en dessous du militant qui investit la sphère sociale. Tout est apprécié à l’aune du social, ce qui empêche de comprendre la multiplicité des processus (qui, souvent, sont non centralisés et obscurs pour leurs propres agents). Le « poste de commandement » ne se trouve, ni chez les experts (l’expertise a mauvaise presse), ni dans le peuple (la démocratie aussi), mais chez les « moines ignares ». Et pourtant… Et pourtant la société se change dix fois plus rapidement par la médecine ou la technique que par le politique ou le social.

Nous vivons une époque obscure. Et une époque est obscure quand l’hégémonie dominante apparaît comme indépassable. C’est tout à fait le cas aujourd’hui, et quoiqu’ils en disent, les militants de gauche, pour la plupart, pensent la même chose. Ils n’osent simplement le dire, de peur de « désespérer Billancourt ». Les réponses politiques, pour être pertinentes, doivent en tenir compte. Certains, à gauche et encore plus à l’extrême gauche, face au rouleau compresseur du néo-libéralisme, en appellent au retour des organisations politiques, arguant du fait qu’elles étaient nombreuses et fortes dans les années 1970. Mais une telle position revient à confondre les épiphénomènes et les processus réels dans les soubassements : ce ne sont pas les organisations politiques qui ont fait de ces années-là une époque lumineuse… A cette époque, il y avait aussi des cheveux longs et des mini jupes, mais il ne viendrait à l’esprit de personne de plaider pour le retour des cheveux longs ou des mini jupes au prétexte de ressusciter cette époque lumineuse !

Il faut adopter un mode plus « organique » pour penser l’engagement. Il n’y a pas d’autre fonction pour la militance alternative que de résoudre les problèmes qui se posent à l’organisme sociétal. De même qu’un animal chasse parce qu’il a faim et non pour résoudre définitivement le « problème de la faim », les luttes ne doivent pas se fixer un objectif et un au-delà métaphysique ou historique. En revanche, s’il n’y a plus de luttes et de conflits, l’organisme dépérira. La limite de la vision technicienne, c’est qu’elle ignore des couches profondes de la réalité. L’utilitarisme comptable, unidimensionnel, ne rend compte que d’une toute petite partie de la complexité des phénomènes. Et comme il nie la complexité, il finira nécessairement par échouer. Mais c’est à nous de le montrer. C’est à la gauche de montrer la complexité des phénomènes nécessaires à la vie. C’est à elle de montrer ce qui est nécessaires pour que la vie ne périsse pas. Ce n’est pas au nom des grands principes que nous résistons au devenir unidimensionnel de la vie – la vie n’est pas sacrée, la solidarité n’est pas sacrée, l’humanité n’est pas sacrée – mais au nom du simplisme des solutions purement techniques. La fonction impartie à la gauche, de ce point de vue, est claire : réaffirmer la nécessité du conflit sans perdre de vue la complexité des phénomènes.

Militer, c’est d’abord assumer son époque et ne pas sombrer dans cet idéalisme qui consisterait à penser qu’une autre époque nous est due.

Alors, comment résister dans une époque obscure ? Militer, c’est d’abord assumer son époque et ne pas sombrer dans cet idéalisme qui consisterait à penser qu’une autre époque nous est due. Résister, c’est aussi comprendre où se situe le point de faible de l’adversaire, sa faille, son talon d’Achille. Il réside dans cette myopie technicienne et individualiste qui prétend éradiquer le lien social. Résister, c’est montrer la réalité, la force et la vitalité de ce lien. C’est être porteur d’un type d’engagement nouveau, où la solidarité est vécue sur un mode réciproque, et non plus univoque. C’est par exemple ce que fait le Réseau Education Sans Frontières (RESF) lorsqu’il lance l’enquête « Effet miroir » : au lieu de ne se soucier que des effets des expulsions (ou des menaces d’expulsion) sur les enfants sans papiers scolarisés et leurs familles, il cherche aussi à comprendre quelles en sont les conséquences sur les autres : les enfants non visés et leurs parents, voire la société dans son ensemble. Et à montrer ainsi, concrètement, les effets pathogènes de la destruction du lien et de la solidarité.

La multiplicité en acte s’oppose à la dispersion néolibérale. Elle peut le faire en accord avec le déploiement de la vie, de la joie. Mais elle doit le faire sans céder au diktat de la globalité : la radicalité doit être pensée et pratiquée dans toute situation concrète, mais sans faire de la fédération (future) des différentes luttes en situation un objectif préalable. Contre la tentation de construire des mondes possibles mais non compossibles, l’engagement consiste à constater qu’il y a des réalités qui tiennent le coup. Mais aussi à refuser de les inscrire dans des logiques purement utilitaristes, comme celles qui tendent à valoriser « l’expertise des habitants » – par exemple. Ce qui résiste n’est jamais une idée ou un principe, mais des pratiques concrètes. De ce point de vue, il faut sans doute réhabiliter l’idée d’une opposition non-propositionnelle. Car le temps de l’opposition « en soi » est un moment nécessaire pour freiner l’avancée du rouleau compresseur néo-libéral et individualiste. Une gauche non-fataliste, « organique », a du pain sur la planche pour re-légitimer l’opposition en soi.

Pour le Collectif Malgré Tout, M. Benasayag, P. Merlant, A. Del Rey.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s