Avons-nous toujours raison de nous révolter ?

I.

Parions que l’on se souviendra de l’article de Jean-Paul Sartre qui disait en substance : « nous avons toujours raison de nous révolter ». Cette thèse nous place d’emblée au cœur de la question de la révolte : car s’il y a bien deux concepts qui ne vont plus du tout ensemble de nos jours, ce sont ceux de raison et de révolte. Tandis que la raison est assimilée à la nécessité logique et ontologique, la révolte est assimilée, quant à elle, à l’immaturité, au manque de réalisme, au manque de complexité – quand elle n’est pas directement liée à cet autre signifiant, aujourd’hui passe partout : le terrorisme, ce mal absolu. Il vaut mieux alors ne pas se révolter.

Nous pouvons sans mal constater qu’entre raison et révolte, depuis une trentaine d’années, les choses ne s’articulent pas très bien. Tout se passe comme s’il y avait eu un véritable divorce entre ceux et celles qui pensent et agissent dans la complexité du monde et ceux et celles qui continuent à désirer en termes de révolte, de résistance, de lutte contre l’injustice – mais sous condition d’éviter la complexité du réel, et en dérivant donc vers la croyance et la pensée magique. Pour ceux et celles qui prennent en compte la complexité, une certaine position de « collaboration soft » avec le système semble s’être présentée comme inévitable : les rebelles leur sont alors apparus, au mieux, comme de doux rêveurs n’acceptant pas la complexité du réel. Pouvons-nous penser ensemble la révolte et la rationalité, la révolte et la complexité ? Ou bien une pensée (ou une action) qui prenne en compte la complexité des systèmes et des situations doit-elle tout naturellement laisser derrière elle la révolte et le désir d’émancipation qu’elle implique ?

II. 

Il n’est pas dans notre propos d’évoquer, à une vitesse TGV (AGV), l’historique des révoltes. Laissant donc de côté, entre autres, les Macabées et Spartacus, restreignons nos propos à cette révolte typique de la modernité, « l’époque de l’homme » comme la nommait Michel Foucault, époque où la révolte est inséparable, dans sa logique et sa légitimité, de la base (et de la structure) que lui donnait l’hypothèse épochale d’un sens de l’histoire. Nous avons vécu pendant quelques siècles dans la certitude d’un progrès vers le monde de la promesse, monde sublunaire où l’homme était à la fois son propre prophète et messie. Dans cette constellation, la révolte possédait une raison et un socle majeur : elle se fondait dans la nécessité même de l’histoire d’aller vers sa promesse, vers son futur utopique. La raison de la révolte était inscrite, au moins pendant les deux derniers siècles, dans la « raison de l’histoire » – pour la nommer comme Hegel pour qui, si le réel est rationnel, le rationnel est à son tour réel. La révolte n’est, dans ce dispositif, rien de « sui generis » ni de sans raison : elle n’est pas une anomie du système, mais bel et bien un instrument même de la « ruse de l’histoire », ensemble de mécanismes que celle-ci utilise pour l’avènement de ce qui doit advenir, l’accomplissement du déploiement de l’histoire comme processus de l’Être.

Je veux donc me limiter à cette figure-là de la révolte, de l’homme révolté (qui bien sûr co-existe avec tant d’autres figures, sans qu’aucune ne soit « marque déposée ») : l’homme étant devenu son propre messie, la dimension du social était sacralisée, et tout ce qui allait du côté de l’émancipation de l’homme impliquait une certaine « transcendance » (même si dans l’immanence). Le rebelle puisait alors la raison de sa révolte (ou les voies de celle-ci), non dans son « for intérieur » ni dans sa subjectivité (ni encore moins dans une position « narcissique » de type caractérielle), mais dans son époque. A l’instar du chercheur, de l’artiste ou de l’amant, il était véhicule, terrain de passage, pour que le désir d’émancipation se déploie ; à l’instar d’Antigone, bien loin de contester toute loi, il incarnait un principe et une loi fondamentale, celle de la co-substantialité entre révolte et progrès, révolte et pensée, révolte et raison.

III

Or, voilà que nous sommes en quelque sorte déjà demain, dans le monde d’après. L’émancipation finale n’a pas eu lieu, aucune cassure de l’histoire ne nous a installés dans un monde de liberté accomplie, et pourtant les injustices ne font que grandir, les menaces sur la vie même se développent, et les damnés de la terre, de plus en plus nombreux, meurent aux côtes de l’Espagne et en bas de nos immeubles. Le désir de justice, le désir de liberté ne cessent pourtant pas d’exister mais ils sont marginalisés – quand ils ne sont pas carrément « pathologisés » ou criminalisés. Comment concevoir et penser la révolte dans et pour notre époque, comment penser la révolte dans le monde du « post-humain », ce monde où l’homme, en tant que messie et prophète, n’a pas tenu ses promesses, l’avenir n’ayant pas accouché d’un monde parfait, mais étant bien au contraire devenu menace ?

Si le rebelle avait, pour le dire ainsi, l’histoire de son côté, nous ne l’avons plus, du simple fait qu’il ne nous est plus possible de penser en termes téléologiques ou historicistes. Mais par ailleurs, si le rebelle est celui ou celle qui, depuis les frontières de la norme, expérimente les nouveaux possibles, si le rebelle est la figure de celui qui pense et ordonne sa vie, non d’après de « petites histoires personnelles », mais en réponse à ce que l’époque donne à penser et à assumer, comment une époque comme la nôtre, si fragile, si en danger, pourrait-elle se passer de rebelles ? Quand la norme dit « circulez, il n’y a rien à voir », le rebelle – chercheur, artiste ou libertaire – est celui qui comprend exactement le contraire : il y a bien quelque chose à voir, et qui plus est, ça le regarde… Sous quelles formes, sous quels engagements, mais surtout sous quelles conditions pouvons-nous aujourd’hui réarticuler résistance, rébellion, et complexité ?

IV

Peut-être le chemin de construction de cette nouvelle révolte passe-t-il d’abord par l’abandon joyeux de tout espoir, car comme l’écrit Spinoza dans son « traité des passions » (son Ethique), l’espoir est une passion triste, qui nous laisse dans la crainte de l’avenir, la crainte et la discipline bien sûr, discipline envers les leaders et gourous de tous poils qui prétendent connaître le chemin et l’objectif. « Caminante no hay camino », écrivit le poète Machado, dans le chemin de son exil, mais bien loin d’un pessimisme ou d’un conformisme quelconque, il continue en disant, « calminante no hay camino, se hace el camino al andar, caminante no hay camino sino estelas en la mano. » S’il n’y a pas de chemin, c’est parce que le chemin se fait en marchant, et parce que, comme il le dit, il n’y a pas de chemin, mais des étoiles dans nos mains.

Ces étoiles sont celles qui peuvent assumer le défi qui est le nôtre dans notre époque, et qui passe par la construction des nouveaux espaces où complexité, pensée, désir de liberté et de justice cheminent une nouvelle fois ensemble. Résister c’est créer ces espaces, ces pratiques et ces hypothèses, ou la raison (complexe) retisse ses liens avec la révolte.

Assumer le présent donc, chose qui n’implique en rien oublier le futur, l’avenir, mais comprendre que l’avenir n’est jamais qu’une dimension du présent, dans cet universel concret qui constitue le présent. Comme l’écrivait Saint Augustin, le présent est toujours une articulation entre le présent du passé, le présent du futur, et le présent du présent. « Résister, c’est créer » (Deleuze) : créer les conditions théoriques et pratiques de l’émancipation et du développement de la vie. Emancipation qui ne sera jamais finale ou totale, mais demeurera une tâche permanente : car, comme Héraclite l’obscur, nous pensons que « le conflit est le père de toute chose », et le devenir la condition, conflictuelle, de toute existence. Dans le monde de l’uniformisation disciplinaire et de la peur de tout ce qui bouge, la « chose » passe par la possibilité de déployer du conflit, de la multiplicité, de la vie. On pourrait craindre que le rebelle soit un « fouteur de guerre » : bien au contraire, c’est le refoulement des conflits, en tant que multiplicités en devenir, qui nous condamnent au retour sinistre du pur affrontement. Assumer la révolte est assumer la multiplicité : c’est faire l’éloge du conflit pour ne pas tomber dans ce que son refoulement produit, le pur affrontement. Nous avons toujours raison de nous révolter…

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