Petites réflexions sur la complexité

Commençons par éclaircir un argument trop souvent brandi à l’encontre de José Bové, celui de l’illégalité de certaines de ses actions. Les défenseurs auto-proclamés de la démocratie sont pour le moins contradictoires : on nous dit que tout doit être légal, qu’aucun de nos actes ne doit sortir du cadre de la loi et qu’aucune marge délimitée par la légitimité, quitte à ce qu’elle ne soit pas tout à fait légale, ne peut être tolérée. Très bien. Mais à ce rythme-là, une société se condamne à ne pas pouvoir avancer, à ne pas pouvoir résoudre les plus graves problèmes qu’elle affronte. Pensons à l’avortement. Aurait-on pu l’autoriser par une loi si des pratiques multiples, légitimes mais pas encore légales, n’avaient pas indiqué le chemin, soulevé des problèmes concrets et montré quelle était la meilleure façon de répondre à cette question ?

Les exemples sont infinis. Rappelons que ces intégristes de la légalité sont les mêmes qui ont soutenu l’invasion de l’Irak, toujours au nom de cette sacro-sainte démocratie (sacrée blague, imaginez-vous un chiite qui se dise « tiens, pas mal le programme des sunnites, ils m’ont convaincu, je vais voter pour eux », ou le contraire…).

Ces démocrates pétris de grands principes sont aussi les mêmes qui nous disaient, quand l’Algérie voyait la victoire d’un parti pas très « correct », qu’il fallait appuyer un coup d’Etat militaire ; sans parler de leur soutien aux pratiques tellement démocratiques qui plombent l’Afrique depuis des décennies.

Ces mêmes démocrates semblent aujourd’hui tout faire pour que José Bové ne puisse présenter sa candidature à l’élection présidentielle. Des maires démocratiquement élus subissent des pressions d’une poignée de technocrates régnant sur un « grand » parti soi-disant social-démocrate d’à peine cent-mille adhérents (ils étaient autant sur le Larzac autour de José) pour qu’ils ne lui apportent pas les 500 signatures dont il a besoin. Il faut absolument s’opposer à ce genre de pressions et de pratiques illégitimes, stupides (toute manœuvre visant à réduire le champs du débat intellectuel et politique ne peut qu’aller dans le sens de la bêtise pure et simple) et, pour tout dire, anti-démocratiques. Il faut permettre à José Bové de présenter sa candidature.

Non, José, il n’est pas nécessaire de participer au pouvoir pour contrer la pression néo-libérale.

Maintenant, un peu de complexité fraternelle. Tout en m’apprêtant à voter pour José, je ne le fais que parce qu’il a pris la décision de se présenter. Décision, en effet, qui ne me semble pas spécialement pertinente. Il y a un risque dans cette candidature. Le risque de créer ou de re-créer une illusion, celle qui voudrait que les grands problèmes de notre société se résolvent depuis les lieux officiels du pouvoir. Quelques récentes déclarations de José ne me rassurent guère sur ce point. Après avoir rassemblé des foules et soulevé des débats de fond en manifestant devant l’OMC, le voici qui voudrait l’intégrer pour le changer. Quand il déclare, comme il l’a fait récemment, que « si on laisse faire les gouvernements, sans participer au pouvoir, on ne peut pas s’opposer aux libéralisations », il infirme la démarche qui fut la sienne jusqu’à présent. Non, José, il n’est pas nécessaire de participer au pouvoir pour contrer la pression néo-libérale.

La démocratie est ce qui se passe surtout entre les élections, c’est l’organisation à la base, la mise en place d’expériences de longue durée, le développement d’expertises populaires, capables d’agir par et pour le champ social. Aucun tête à tête avec Bush, aucune élection n’est susceptible d’inverser du jour ou lendemain les logiques de destruction et d’exclusion à l’œuvre dans les soubassements de nos sociétés.

Il y a des choses que nous devons pouvoir faire depuis la base, depuis le contre-pouvoir, non pas en s’opposant systématiquement au pouvoir, mais en investissant un lieu autre.

Un exemple en est donné par le développement chez moi, en Argentine, du troc. Des hommes et des femmes, en pleine crise économique, se sont lancés dans le troc. Celui ci existait déjà, mais tout à coup, il passe d’un demi-million de personnes concernées à cinq millions, et alors… rien ne va plus, le troc se « réabsorbe » et la puissance développées par ces hommes et ces femmes part servir d’autres hypothèses et expériences. Si le troc avait été décidé depuis le pouvoir central, l’histoire aurait été toute autre.

Bref, il y a des choses que nous devons pouvoir faire depuis la base, depuis le contre-pouvoir, non pas en s’opposant systématiquement au pouvoir, mais en investissant un lieu autre. Le pouvoir, s’il est démocratique, sert à accompagner, autrement il y a conflit.

José a démontré depuis longtemps ce qu’il pouvait apporter au développement de ces expériences de « retissage » du lien social, d’élaboration du contre-pouvoir. En se présentant à l’élection présidentielle, il risque de recréer l’illusion d’après laquelle les choses pourraient s’arranger depuis le centre, depuis le haut. On aurait pu laisser cela aux amoureux du pouvoir, aux vendeurs d’espoir, aux collectionneurs de promesses, à tous ceux qui ne cessent de proclamer « il n’y a qu’à », « il faut que ».

Surtout, il risque de servir de marche-pied à la candidate qui représente à peu près tout ce contre quoi il lutte au quotidien depuis tant d’années, avec tant d’hommes et de femmes. De mauvais signes apparaissent déjà quand José déclare que les 100 propositions de Ségolène Royal « vont dans le bon sens ». « Pourquoi se présenter contre quelqu’un qui va dans le bon sens ? » se demanderont logiquement de futurs électeurs de José. Le trouble se confirme quand il annonce déjà qu’il votera pour elle au second tour. Autant de propos relevant plus de la mécanique électorale que du débat de fond. J’aimerais me permettre, en toute amitié, d’allumer un signal d’alerte.

Mais je veux continuer à croire que la candidature de José puisse être un élément de plus dans la construction d’une alternative. Si nous arrivons à profiter de sa présence dans la campagne pour en faire une tribune, ce sera bon à prendre. C’est pourquoi nous devons tout faire pour qu’il obtienne ses cinq-cent signatures et pour qu’au premier tour, nous fassions savoir que nous existons et que nous sommes nombreux et nombreuses.

Miguel Benasayag, philosophe et psychanalyste, professeur invité à l’université Lille 3.

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